François Charron
Notice biographique de l'auteur
Poète et essayiste, François Charron complète une maîtrise en études littéraires à l'Université du Québec à Montréal en 1979. Il enseigne au Cégep Montmorency de Laval de 1973 à 1977, puis se consacre entièrement à la littérature. Outre une quarantaine de livres parus depuis 1972, il a publié dans diverses revues francophones, dont Les Herbes rouges, Ellipse, Estuaire, Éther, Hobo-Québec, Liberté, Possibles. L’auteur qui vient d’avoir cinquante-sept ans habite Montréal.

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Prix et distinctions
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Prix Alain-Grandbois, 2007
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Grand Prix du Journal de Montréal, 1992
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Grand Prix Quebecor du Festival International de Poésie, 1990
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Prix littéraire Canada-Communauté française de Belgique, 1982
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Prix Emille-Nelligan, 1979
Du même auteur au groupe Ville-Marie Littérature
Entretien avec l'auteur
Entretien avec François Charron pour «Le cœur innombrable».
- « Se tenir au bord, rester sauvage et en première ligne », peut-on lire dans la notice biographique
de la quatrième de couverture de votre livre. N’était-ce pas déjà là, inscrit dans ce recueil publié à
l’Hexagone en 1972 (Au « sujet » de la poésie) ?
- Tiens tiens, comme c’est curieux! Même après trente-sept ans, je continue de croire que le poète doit rester un rebelle, énergumène toujours prêt à défendre la singularité inaliénable des individus, à commencer par la sienne propre, bien entendu. Il est donc appelé à risquer le passage du sens en refusant de parler au nom d’une reconnaissance-méconnaissance admise ; à se situer en dehors des consensus consolants pour donner aux mots de la langue un nouveau pouvoir d’événement. En ce sens, affirmation de soi et questionnement du monde vont de pair face aux pièges que ne peuvent manquer de nous tendre les conservatismes de droite ou de gauche. Le poète ne vit et ne peut vivre que d’intensités, pour et dans une incarnation libre. Il se moque bien de ce que la frilosité des censeurs pourrait en dire. Place aux audaces du sensible, du jeu, du rêve, de la coupure ! Place à la mise en crise des savoirs et à la remise en surface des souffrances partagées. Affaire de refoulement et de courage d’y faire face.
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- Dans ce premier livre, vous écriviez : « L’âme du poète toujours en éveil… » Malgré le côté
parodique de l’énoncé, on sent néanmoins que l’âme et le cœur du poète, comme ceux de l’homme
d’ailleurs, demeurent toujours sur le qui-vive, en état d’alerte devant soi, mais aussi devant le monde.
Comment réagissez-vous à cette remarque ?
- Comme quoi la vérité de notre « moi profond » nous rattrape [ rire ] ! Je ne saurais qui remercier d’avoir osé retourner certains mots comme un gant pour leur faire dire ce qu’ils s’évertuaient à ne pas dire. Le nivellement de soi me répugne, j’aime bien me laisser aller en souriant de tous mes vieux « péchés » ! Mais le plus heureux de ces péchés, l’inquiétude (l’envers exact de ma déesse curiosité), demeure le moteur qui me fait prendre conscience – à plus ou moins longue échéance – des bonheurs et des malheurs de la liberté. Puisque les mots n’ont d’autre effet qu’un effet de séduction, le poème se retrouve donc en perpétuel état de fouilles, cherchant à traverser ses propres illusions, ses propres complaisances. Le poète se bat avec lui-même (avec ses mots) afin de permettre aux mots de déjouer tout signifiant maître pa resseusement assis sur ses valeurs intouchables. Aux prétentions trop commodes du ce-qui-va-de-soi de son milieu, le poète répond en maintenant l’écart bienheureux que l’écriture endosse, ce degré d’incompréhension nécessaire à la santé intellectuelle des amateurs de liberté. Parce que avoir de la « culture », comme on dit, c’est avant tout tenter de voir ce qui manque à notre culture, poursuivre l’étonnement miraculeux qui fait d’elle une quête perpétuelle de nouveauté et de subtilité. Il n’y a pas de simple sentiment et de simple mot. Les généralisations abrutissantes, les écrivains sont là pour y mettre un terme. La simplicité est toujours nécessairement perdue et chacun doit se démener pour la retrouver du mieux qu’il peut ; mais attention, sans l’ombre d’un compromis à l’égard de l’éprouvante division qui l’anime et nourrit sa créativité. Il y a du manque, il y a du vide, c’est cela la vie. Nous sommes et nous ne sommes pas contemporains de l’époque dans laquelle nous évoluons. De là l’importance de saisir les limites de notre capacité de déchiffrer le réel, de là notre droit de faire voir les différents niveaux d’articulation de la complexité psychique de chacun. Et si, pour une fois, on désacralisait les mots, tous les mots, pour mieux les protéger d’un aveuglement intéressé ? Trop d’intentions (surtout bienveillantes) nous capturent et nous empêchent de nous déprendre de ce qui finalement reproduit nos petites misères. Expliquer, représenter, s’identifier, c’est bien. Explorer, expérimenter, déborder, c’est mieux. Seules les audaces de la poésie peuvent mettre à nu le jeu de la désobéissance à la loi indépendamment d’un ordre à créer et donner ainsi le goût de l’infini entre les bras du plaisir.
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- Dans les trois premières parties, vous mettez en scène des personnages tantôt « réels », tantôt venus
de la mémoire et du rêve, personnages qui se retrouvent en couple, seuls devant l’univers. En jouant
sur les dialogues, vous créez une distance ironique. Pourtant, on est devant une réelle tragédie
intérieure, proche de la catastrophe amoureuse, qui se noue et se joue devant nous. D’ailleurs vous
écrivez : « J’ai décidé de ne plus jouer dans la pièce ».
- Inutile de préciser que ce théâtre amoureux a aussi une dimension autobiographique. D’ailleurs, je n’ai jamais compris pourquoi certains individus se sentent honteux d’avouer leurs obsessions, leur isncorrections, leurs défaites, leurs faiblesses. Oui, c’est bien pensé : la tragédie et l’ironie se côtoient, sans doute pour mieux faire passer la « pilule » alors que l’orgueil de l’ego subit le choc de la désillusion. En fait, ce que j’essaie de montrer, c’est en quoi le bonheur est dépendant du degré de sensibilité (d’attachement) des protagonistes. L’urgence de revenir au présent (le présent est la chose la plus rare au monde !), de se « dé-s’identifier » (pardonnez le néologisme) d’un passé (surtout récent) implique le travail difficile mais ô combien éclairant du deuil. Lumière critique grâce à laquelle les mots et les choses se disent adieu pour s’inscrire au lieu de la signifiance première : l’oubli, le souffle, l’amour ici, l’amour maintenant, le besoin de vivre ses désirs et ses accords-désaccords avec les autres. Le sujet poétique est un sujet blessé qui s’oppose à cette illusion d’une fusion entre le langage et son propre moi. L’ironie est de mise si nous voulons neutraliser la confusion qui ne cesse de vouloir nous engloutir. Lui, là-bas dans mon poème, c’est moi et c’est aussi en partie un autre qui, face aux angoisses que suscitent métamorphoses ou déconstructions, hésite à se révolter, à s’incarner, à passer ailleurs.
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- Ce vers «On sait que l’on ne voit pas cela, mais on le voit» ne dit-il pas quelque chose de votre
rapport à la fois à la poésie et au monde ? Quelque chose de secret, d’enfoui comme si le regard
participait de la valeur de mots ?
- Oui, je l’avoue, j’aimerais que les mots m’appartiennent pour que je puisse les réinventer chaque fois. Ne touchez pas à mes mots ! Trêve de plaisanterie, ce qu’on ne veut pas voir, n’est-ce pas la présence d’une résistance archaïque à la douleur, résistance qui peut aller jusqu’à l’intolérance que vient innocenter une incontestable autorité? N’est-ce pas cette vérité embarrassante de l’inconscient coiffée de l’angoisse très humaine de la mort qui nous suit, qui nous attend ? Je dis qu’on ne peut se donner à l’inconnu sans assumer entièrement la perte exigeante que cet inconnu suppose. On n’écrit pas si on ne tremble pas. Évidemment, pour moi, écrire représente un engagement de tout l’être à personnifier la solitude qui nous constitue et qui nous rêve. Une façon d’accompagner son dire dans l’expérience de soi. Une façon d’être avec les autres, mais sans les autres en gardant ses distances avec les fausses certitudes admises. Je suis incapable de faire comme, de faire semblant, de singer les permissions requises. Quitte à décevoir les familles du ce-qui-doit-être-pensé, je plonge dans ce qui (me) fait mal. De là, sans doute, mon inexplicable intérêt pour l’échec, mon besoin d’être infidèle plutôt que de me plier aux misères d’une ignorance visiblement entretenue.
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- Finalement, qu’est-ce qui anime et alimente votre écriture ?
- Ce qui m’arrive, ce qui m’échappe, ce qui m’abandonne. Depuis les conversations d’amis, les complicités amoureuses, en passant par un film, une pièce de théâtre, une exposition, la découverte d’un livre. Mais aussi et avant tout les intuitions qui jouent à mettre de l’ordre dans mon désordre. N’oublions pas non plus mes propres livres qui veulent que je les prolonge, les transforme, les quitte. Résultat espéré, résultat inatteignable : être complètement soi-même, c’est-à-dire ne jamais se contenter de prendre la couleur du temps que l’on habite. La passion de la différence au premier plan ! Et s’il le faut jusqu’à dévorer le temps que j’habite pour en habiter et en dévorer un prochain. Et que signifie ce refus d’identification au temps, ce chemin qui bifurque ? Peut-être, finalement, une capacité de se confronter à un « je » aimant-souffrant qui doit sans cesse relancer-traverser ses limites. Mais qui parle de ça en ce moment, et de quel lieu, sinon un espace qui donne accès à l’être, un poème tel qu’en lui-même il ose me voir bien au-delà de ce que « moi » je vois ?
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